Bitume : contre nature?

Le moteur ronronne à trois mille tours minute, la voiture s'emballe sur l'asphalte, sa course piétine la vie sans égard. Toutes les trente secondes, un insecte se fracasse contre le parebrise… plus loin, un oiseau, un chevreuil… écrasés, fragmentés. La mort est omniprésente sur le bord des routes. La vitesse à laquelle nous avons décidé de vivre engendre son lot d'accidents et de morts collatérales. Quel sens accorder à cette violence? Et comment rendre cette fragilité de la vie? Voilà les premières réflexions qui m'ont interpellé et ont provoqué la naissance de ce projet. Il devenait clair, à mesure que le projet se développait, que ces morts me paraissaient moins vaines, ne serait-ce que par la captation photographique qui témoignerait de celles-ci. Quand la gazelle nourrit le lion, sa mort me semble porteuse de sens. Quand le chevreuil se fait heurter par la voiture, sa mort, que veut-elle nous dire?

Ces images sont brutales, preuves sans fard du mode de vie envahissant et souvent destructeur adopté par les humains. En contemplant ces cadavres et en éprouvant de la difficulté à admirer ces clichés, j'ai eu l'impression d'observer une partie de moi-même, puisque ce mode de vie que je critique est aussi le mien. Les liens et les émotions qui surgissent à la vue de ces images peuvent être multiples. Il est possible, par exemple, de faire le lien avec la mort absurde, la maladie qui emporte la jeunesse et qui nous laisse abasourdis. Ou encore, de réfléchir au désastre écologique provoqué par nos choix de vie .

Ne pouvant rien changer au fait que ces animaux soient morts, il me reste à tenter d'éliminer le superflu, à immortaliser ces corps, en les fixant sur des clichés. Les afficher dans un lieu de rencontre avec le public me semble approprié puisqu'ils n'ont pas servi à nous nourrir; offrons-leur une part d'éternité, ou du moins, l'immortalisation numérique.

Le médium choisi, la photographie, nous indique que le moment est passé et le fige de façon quasi mortuaire, à la manière des memento mori .

 

Roland Barthes, qui a longuement réfléchi au rapport de la photographie à la mort, dit de celle-ci: "Dans la Photographie, la présence de la chose (à un certain moment passé) n'est jamais métaphorique ; et pour ce qui est des êtres animés, sa vie non plus, sauf à photographier des cadavres ; et encore : si la photographie devient alors horrible, c'est parce qu'elle certifie, si l'on peut dire, que le cadavre est vivant, en tant que cadavre : c'est l'image vivante d'une chose morte. Car l'immobilité de la photo est comme le résultat d'une confusion perverse entre deux concepts : le Réel et le Vivant : en attestant que l'objet a été réel, elle induit subrepticement à croire qu'il est vivant, à cause de ce leurre qui nous fait attribuer au Réel une valeur absolument supérieure, comme éternelle ; mais en déportant ce réel vers le passé « ça a été », elle suggère qu'il est déjà mort" .

La captation photographique des cadavres de ces animaux morts vient les mettre à mort à nouveau, les inscrire hors du temps, dans l'immobilité figée et quasi obscène de l'image.

Ce projet souligne le paradoxe entre notre rôle destructeur et la perception que nous avons du médium photographique comme une panacée sans failles.

La Chambre Claire – Roland Barthes – Notes de lecture, Henri Peyre, février 2003

La portion graphique de ce projet s'adresse à un public adulte, de plus, si vous êtes sensible à la vue de cadavres, abstenez vous!

Pour le lien du visuel de ce projet envoyez un courriel à :

info@pedrolartiste.com

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